Les battements sourds se succèdent dans le coeur du scope, et tes mains sont glacées, tu souffles
dedans, vaine tentative d'y faire parvenir du sang chaud.. c'est un enfant, fragile et fatigué, tu ne peux pas toucher son petit thorax avec tes doigts gelés.. mais le froid gagne chaque
parcelle de ton corps, dessine des marbrures aux allures malignes sur ta peau et s'insinue jusqu'au bout de tes minuscules capillaires, un froid venant du futur et un peu de ton coeur. Alors tu
vas les noyer dans l'eau brûlante et pendant quelques secondes tu ne ressens plus rien sinon un étrange engourdissement qui se propage doucement jusqu'à ta nuque. Au détour d'un regard, tu
aperçois la silhouette noire.. noire.. comme les chiffres de pronostic que tu venais de recalculer mentalement, comme le voile de cruauté fugace qui plane au dessus du lit blanc. Tu reviens
auprès de lui et quand il ressent une présence, il ouvre des yeux bruns et innocents à moitié absents, il te regarde vaguement, tu t'efforces de lui transmettre un semblant d'assurance entre
les larmes figées, et tu hais ce masque sur ton visage, tu aimerais lui offrir le réconfort d'un sourire bienveillant, mais tu sais que le moindre de tes souffles lui est porteur de mort, alors
tu capitules... Tes yeux fixent malgré toi la tache verte sur son nez, effrayante et affolante... tu passes une main dans ses doux cheveux emmêlés, te reconnait-il vraiment ? se souvient-il de
vos jeux ensemble ? tu n'en sais rien, cela fait quelques heures qu'il ne parle plus. Tu dénudes le plus doucement possible son petit corps frêle, les taches pourpres se sont encore multipliées
et les poches jaunes de ton sang épuré, déversées continuellement dans ses veines ne font plus grand effet. Tes doigts cherchent le coeur, il bat toujours aussi essoufflé, tu soupires et cette
vibration en bas et à droite, tu crois presque entendre le grelot tintinnabuler... La guerre est perdue d'avance, et la silhouette noire est déjà debout là adossée au mur, tu la vois en train
de regarder sa montre, le visage creux impassible, ton coeur se serre douloureusement.
Les dromadaires verdâtres courent toujours dans un défilé lancinant, et tes mains glacées de
nouveau... puis, elle lève les yeux et te regarde indifférente, tu comprends alors la futilité de la tonne d'antibiotiques que tu manies, des heures de patience et d'angoisse que tu dépenses,
de l'espoir qui scintille encore faiblement dans ton coeur, elle est forte.. forte, elle a tous les pouvoirs dans sa faux et tu es fragile et impuissante. Elle a décidé.
Un dromadaire trébuche, tous les autres suivent, et les 80% qui tenaient par miracle commencent à
dégringoler dangereusement.. 70.. 60.. 50.. ton coeur fait un énorme boom, tu paniques et tu te reprends. Tu ne sais comment tu as attrapé l'outil métallique ni comment tu as introduit ce tube
froid dans ses poumons. La salle se remplit en quelques secondes, une myriade d'anges blancs volent au secours du petit être allongé là. Ta vue se brouille, la silhouette noire se redresse et
s'étire... resserre sa longue cape contre son corps et s'apprête à partir. Mais tu refuses de la voir, tu refuses d'y croire, tu aimerais la transpercer de part en part, et tu attrapes les
palettes, au bout desquelles se love parfois la vie... "dégagez !" une fois... rien. "réessai" deux fois... rien. Cette fois, la silhouette devient flou l'espace d'un instant et tes larmes
coulent des rivières d'espoir... éphémère, car la voilà plus noire que jamais.. et le tracé plus plat que jamais.. ni toi, ni les deux réanimateurs avec leur arsenal développé de guerre ne
faites le poids face à sa décision. Le temps défile, arrêté. Une main sur ton épaule te fait sursauter et sortir de ta torpeur, une autre te retire difficilement les palettes de tes mains
crispées. Mais tu ne bouges pas, le scope marque un tracé rectiligne en rouge tonitruant, et tes mains sont glacées.. tu la regardes mi-résignée, mi-révoltée, elle s'en va à présent emportant
avec elle des années de joie, d'expériences, de rires et de vie, d'ailleurs, elle a du travail ailleurs, business is business... elle s'est déjà pointée, debout, aux côtés du vieil homme du lit
28, elle a desserré sa cape et jeté un oeil sur sa montre, il est encore tôt, elle attend... elle a tout son temps, et celui des humains aussi.
Comment le dire ? comment trouver les mots ? dites moi comment... trouver la force de faire face à une
mère qui a mis tous ses espoirs entre tes mains... et qui attend là, dehors, elle t'attend...
Ecrase donc ta douleur dans son landeau et montre-toi forte, elle a besoin des mots justes, ceux qui
aident à tenir le coup.. tu en as tout aussi besoin tu sais.. mais tu es du mauvais côté de la scène et tu n'as pas le droit de le demander.. qui a dit qu'à force, l'on s'habitue à voir partir
ses malades..